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  2. L’invocation
  3. Le Coran
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2020-06-16 | Readers 63 | Share with your Twitter followers Share on Facebook | PDF

Entretien avec Yehia Bonaud (3 & fin)


Entretien avec Yehia (Christian) Bonaud

Tous les Musulmans francophones connaissaient Yehia/Christian Bonaud, professeur agrégé d’arabe et docteur en islamologie pour ses excellentes traductions de la pensée gnostique de l’imam al-Khomeynî(qs) et ses brillantes interventions sur l’Islam authentique. Avant de nous quitter le 26 août dernier, il avait eu la gentillesse de nous donner son avis sur quatre points particuliers(1). Voici les deux derniers.

3-Vous êtes connu auprès des Musulmans francophones pour votre grande érudition et la qualité de vos informations. A l’époque des réseaux sociaux où beaucoup de choses sont dites sans être vérifiées, quelles sont les recommandations que vous aimeriez donner ?

R-Evidemment il y a des avantages et des désavantages dans les réseaux sociaux. L’avantage c’est que l’on a une diffusion horizontale de l’information et non plus pyramidale. Pyramidale dans le sens que l’Etat, les capitalistes, les riches détiennent les moyens de diffusion de l’information et qu’ils diffusent ce qu’ils veulent, ce qui les arrangent. L’internet a permis d’avoir une diffusion horizontale de l’information dans le sens qu’une personne quelle qu’elle soit qui a quelque chose à dire, qui se trouve dans un petit pays perdu, très loin, peut arriver à publier sur internet quelque chose qui, suivant les lecteurs, les visions, les utilisations qu’il y aura, va se répandre plus ou moins, chacun pouvant interagir, faire des critiques ou pas, etc. Sauf que l’on va se heurter à deux problèmes principaux. Le premier, intrinsèque, est que chacun aura spontanément tendance de ne fréquenter que les réseaux qui diffusent l’information qui lui convient, sans regarder ce qui peut être dit ou envisagé ailleurs en contradiction ou en complément à cette information (le terme d’information ne désignant pas seulement des « actualités » mais toute donnée informationnelle partagée).

Le second problème majeur est que ceux qui entendent conserver leur mainmise sur l’information vont multiplier les moyens de contrôler ou contrer cette diffusion horizontale. Cela peut par exemple se faire en censurant des sites ou autres moyens de diffusion (réseaux sociaux, etc.) – ce qui parait cependant d’une efficacité de plus en plus limitée en raison des moyens de contourner cette censure – ou en diffusant à grande échelle l’information qu’ils entendent imposer en multipliant les sites, réseaux, canaux, robots informatiques et autres moyens de la rendre dominante. D’autres moyens existent encore, tels les prétendus sites de démasquage de « fake news », et d’autres seront probablement imaginés et mis en œuvre.  Il existe en outre d’autres problèmes et la grande difficulté est alors de cheminer sain et sauf dans cette nouvelle jungle où les risques ne sont plus des bêtes ou des plantes mais des idées dont le danger est de loin pas moins pernicieux, voire funeste.

Un premier principe de précaution fondamental et essentiel est alors la rigueur logique et argumentative dans les divers domaines : philosophique, historique, scientifique, etc.

Cela demande en premier lieu de travailler sur soi-même pour acquérir une telle rigueur et ne pas se fier à de simples penchants et sentiments, se laisser entraîner par des courants ou aveugler par des passions ni tomber dans les pièges de raisonnements fallacieux et de conclusions hâtives et séduisantes. Il me semble qu’une formation logique au moins élémentaire est une condition préalable qui s’impose afin de pouvoir sérieusement discuter et mettre en balance une thèse et son contraire, examiner si une idée est véritablement défendable et si une autre ne l’est pas plus, le tout avec une rigueur critique et une argumentation rigoureuse permettant d’échapper tant aux dangers de la naïveté qu’à l’ignorance paralysante du scepticisme radical (on ne peut pas savoir) et d’éviter les pièges du relativisme (toutes les idées et visions se valent) et de l’agnosticisme (mise en veille de la raison et suspension du jugement). Il ne s’agit pas tant de multiplier quantitativement les sources que de pouvoir les évaluer qualitativement. Il serait à ce propos important que soient développés et proposés des moyens adaptés à l’ère numérique qui aideraient à se former à une telle démarche.

4-Vous êtes également connu pour la qualité de vos traductions(2). Quels sont les conseils que vous aimeriez transmettre en ce qui concerne la traduction des textes religieux ?

R-Il est d’abord nécessaire de rappeler avec insistance un principe fondamental, quitte à me répéter et même si beaucoup de gens ne sont pas disposés à l’entendre :  on traduit d’une langue que l’on a apprise d’une manière académique vers sa langue maternelle ou culturelle. Dans le texte source, on n’a besoin que de comprendre alors que dans la langue cible, dans laquelle on veut traduire, on a besoin de s’exprimer d’une manière, non seulement à peu près correcte, mais qui puisse au minimum transmettre l’idée d’une façon compréhensible et agréable dans la langue des lecteurs auxquels la traduction est destinée. Cela demande évidemment une compétence bien plus exigeante que le simple fait de comprendre. Malheureusement, je rencontre trop souvent des Musulmans dont la langue d’origine est l’arabe, le persan ou le turc et qui, parce qu’ils aimeraient faire connaître l’Islam, voudraient traduire de leur langue maternelle dans une langue aussi difficile que le français, qu’ils ne maitrisent pas du tout, et cela donne des catastrophes. C’est un premier défaut à éviter en s’en tenant strictement au principe de traduire d’une langue qu’on a apprise en second lieu vers sa langue maternelle ou culturelle et non l’inverse.

Bien entendu, il faut aussi se donner les moyens de bien comprendre le texte que l’on veut traduire, et plus encore lorsque le domaine sur lequel portent les écrits que l’on traduit est spécialisé, précis et difficile. Par exemple, moi qui travaille beaucoup sur des textes philosophiques ou gnostiques, j’aurai des problèmes avec des textes juridiques, parce qu’il ne s’agira pas du même vocabulaire ni des mêmes emplois des termes ni de la même manière de rédiger et de raisonner. Or, il faut dominer ces spécificités pour pouvoir bien traduire ces écrits. Parfois, pour des écrits qui réunissent ou combinent divers aspects, il faudra même réunir plusieurs compétences ou alors plusieurs personnes travaillant ensemble. Pour le Nahj al-Balâgha, par exemple, certains passages relèvent de la philosophie et de la gnose et si on ne domine pas ces domaines, on traduira ces passages de manière erronée ; d’autres passages nécessitent, pour être correctement compris, des connaissances historiques et d’autres encore des connaissances juridiques. Il en va dans une certaine mesure de même pour le noble Coran où il faut être minutieusement attentif aux moindres prépositions et particules, pour ne pas faire de contresens dans la traduction des tournures. Combien n’ont, par exemple, pas suffisamment prêté attention à la différence entre les tournures arabes « la-hu an yaf‘ala kadhâ » » et « ‘alay-hi an yaf‘ala kadhâ », qui ne se distinguent que par la préposition initiale et ont de ce fait confondu l’expression d’une permission (la-hu) et celle d’un devoir (‘alayhi).  

Il est aussi souhaitable d’avoir été formé à la traduction, même si la pratique et l’exercice peuvent permettre de combler un déficit en ce domaine. A ce propos, au contraire de ce que l’on a dit auparavant comme quoi la traduction doit se faire d’une langue étrangère dans sa propre langue, le meilleur entrainement est de faire des exercices de traduction de sa langue maternelle vers une langue étrangère, parce que c’est en faisant cela que l’on prend conscience de spécificités de sa propre langue auxquelles l’on n’est pas spontanément attentifs et que l’on se rend compte, d’abord des difficultés que l’on a pour les rendre dans une autre langue, et ensuite des cas où elles  peuvent servir à traduire des tournures de la langue étrangère. A titre d’exemples, on peut citer ce que l’on nomme en français des « gallicismes » (comme la tournure d’insistance « c’est lui qui.. »(3) ou bien des emplois du français sans équivalents en arabe, comme les pronoms antéposés (c’est-à-dire placés avant leur antécédent, comme dans « son Seigneur éprouva Abraham »), ou rapporter plusieurs possédés à un même possesseur («  la vie et les œuvres d’Untel », quand l’arabe devra dire « la vie d’Untel et ses œuvres »), ou encore les noms possessifs comme « le mien » (le français disant « mes enfants et les tiens » quand l’arabe doit répéter le nom possédé « mes enfants et tes enfants » ), etc. Dans le même ordre, mais d’une portée plus générale, nous remarquons que l’arabe préfère souvent employer les formes nominales désignant l’agent (fâ‘il), le patient [participe passif] (maf‘ûl) ou l’action [le nom verbal] (masdar) plutôt que des formes conjuguées du verbe, contrairement au français qui dispose de 23 temps pour conjuguer ses verbes. Il faut alors ne pas hésiter, le cas échéant, à rendre en « bon français » ces formes nominales par des formes verbales. C’est ainsi, par ces exercices de « thème » (désignation de la traduction de sa langue en une autre langue), si possible en profitant de l’aide de natifs de la langue cible, que l’on pourra améliorer ses compétences en « version » (désignation de la traduction d’une langue étrangère dans sa propre langue).

Il y a une question importante qui mérite réflexion : est-ce que l’on veut approcher le texte aux gens ou approcher les gens au texte ? Parce que le texte est lié à un contexte. Par exemple, le cas de l’ombre. L’ombre est quelque chose de positif dans le Coran, dans les hadiths, dans toutes les cultures moyen-orientales, dans les pays qui souffrent de la chaleur. En français, c’est plutôt négatif [sauf peut-être dans la langue littéraire quand on dit « s’endormir à l’ombre des arbres »]. Faire de l’ombre à quelqu’un, ce n’est pas bien. Donc là, on a une question qui se pose, qui nécessite un choix. Les deux avis ont été défendus. Personnellement, il faut être à la fois compréhensible, mais aussi ramener à la compréhension du texte. Parce qu’après on va être perdu. Comment on va parler de ces jardins où il y a des ruisseaux ? Parce que c’est une image très claire du Paradis. Ces jardins au milieu du désert avec des petits ruisseaux qui coulent sous les arbres, qui sont frais. Mais pour un lecteur francophone, au départ ce n’est pas forcément clair. Surtout si le mot indiquant les ruisseaux a été traduit par des rivières. Evidemment, la verdure entourée de rivières et de fleuves de toutes sortes, on n’a pas la même image. Mais il faut tout de même passer par là. Il faut arriver à faire passer l’image voulue.

(1)Le 1er point a été publié dans la revue L.S. No100, sur le choix de sa thèse de doctorat, publiée sous le titre : L’Imam Khomeyni, un gnostique méconnu du XXe siècle, Ed. AlBouraq 1997 (cf L.S. No63). Le 2e point a été publié dans la revue No102 et se portait sur notre relation avec l’Imam al-Mahdî(qa).

(2)Voici ces principales publications : son mémoire de DEA publié sous le titre : Le soufisme : Al-tasawwuf et la spiritualité islamique (Collection Islam-Occident), 1991. Ses traductions commentées :  Le Testament politico-spirituel de l’Imam Khomeyni, Ed. AlBouraq 2001 (cf L.S. No26) ; Le Coran Voilà le Livre (Tome 1 – sourates 1 & 2) – Qom ; et ses autres traductions : Doctrine de la Révolution islamique, extraits de la pensée et des idées de l’Imam Khomeyni, Fondation des Œuvres de l’Imam Khomeyni (cf L.S. No33) et Le grand djihad ou luttes contre soi-même, Fondation des Œuvres de l’Imam Khomeyni.

(3)Comme exemple pratique, donnons le cas d’une phrase telle que « Allâhu khalaqa as-samawâti wa l-ard ». En arabe, le verbe vient normalement avant le sujet, contrairement au français où le sujet précède le verbe. Quand on trouve alors une telle phrase, il ne faudrait surtout pas se réjouir d’avoir pour le coup une tournure « à la française », car l’inversion apparente de l’ordre arabe normal (qui revient, selon la grammaire arabe, à employer une phrase nominale au lieu d’une phrase verbale) est au contraire une mise en valeur du premier terme en vue d’insister dessus, ce que l’on pourra alors rendre en français par le gallicisme : « C’est Dieu qui a créé les cieux et la terre. » Pareil gallicisme pourra aussi permettre de distinguer « laka sumtu » (« c’est pour Toi que j’ai jeûné ») de « sumtu laka » (« j’ai jeûné pour Toi »).

www.lumieres-spirituelles.net     No104  -  Dhû al-Qa‘deh - Dhû al-Hujjah 1441 – Juin-Juillet-Août  2020


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